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2001 : Le parcours de Madame Keutgens

Nous avons choisi d’interviewer Madame Keutgens, âgée de 72 ans. Avec sa famille, elle a fui la Belgique pour rejoindre la France durant la Seconde Guerre Mondiale.

Propos recueillis par Sébastien LANGHOOR et Lionel KEUTGENS
(décembre 2001)

Madame, quelles sont les raisons qui ont poussé votre famille à l’exil?


J’habitais Andrimont et avant que les Allemands n’envahissent la Belgique, nous hébergions des soldats belges dans notre maison et dans le château d’eau en face de chez nous. Mais le 10 août 1940, les soldats belges nous ont dit que la guerre avait commencé et que les Allemands avaient passé la frontière. Ils nous ont alors conseillé de partir car lorsque les troupes allemandes arriveraient à Andrimont, ils apprendraient très vite que notre famille hébergeait des soldats belges et donc nous serions tués.

Comment avez-vous réagi lorsque les soldats vous ont appris que la guerre avait commencé?


A cette époque, j’avais 11 ans et même si je ne comprenais pas tout ce que mes parents disaient, je comprenais que la situation était grave et dramatique.

Vous êtes ensuite partie. Eprouviez-vous de la peine de devoir laisser tout en arrière ?


En fait, je n’ai pas eu le temps de réaliser que je devais fuir et abandonner tous ceux que j’aimais derrière moi. Mon père m’a demandé de faire mes valises et d’emporter le minimum. Ensuite, ma mère m’a aidé et quelques heures plus tard, nous avons quitté notre maison. Mais, en sortant, j’ai vu des hommes armés qui couraient dans tous les sens. Ma mère m’a dit: "Ce sont les Allemands". Elle m’a pris par le bras et nous sommes allés nous cacher dans la maison. Je ne comprenais pas bien ce qui se passait et je pleurais car je ne savais pas où était mon père. Quelques instants après, mon père est revenu en courant et il nous a raconté qu’un soldat allemand avait été trouvé mort dans le village, alors ils avaient rassemblé tous les hommes du village et les avaient tués mais par chance, mon père s’était caché derrière un taureau couché en priant pour que l’animal ne se relève pas. Mon départ a donc été précipité et très mouvementé et sur le coup, je ne pensais qu’à fuir.

Vous avez ensuite quitté le village. Où êtes-vous allée ?


Mes parents, mon frère, ma sœur et moi sommes allés jusqu’à Dison à pied. Là, mon oncle, un transporteur de charbon, nous a pris dans son camion, nous étions environ une trentaine de personnes : des femmes, des hommes, des enfants et des vieillards. Avant de partir, mon père voulait aller voir si l’armée belge avait besoin de lui pour combattre. On lui répondit que l’armée belge était défaite et donc qu’il n’était pas nécessaire qu’il s’engage. Pendant ce temps là, nous étions déjà partis en direction de Wanze. Ensuite, à Chimay, mon père devait nous retrouver mais il n’est jamais venu. A Forge-Philippe, nous avons passé la frontière française et nous avons roulé jusqu’à Cléville, un petit village près de Caen.

A Chimay, à quoi songiez-vous en ne voyant pas votre père arriver ?


A Chimay, nous l’avons attendu environ une heure, puis comme il ne venait pas, nous sommes repartis. Tout le monde pensait qu’il était mort. Nous avons alors pleuré, mon frère, ma sœur, ma mère et moi jusqu’à la frontière. La nuit était déjà tombée lorsque nous avons atteint la frontière française à Forge-Philippe. Pendant ce temps là, mon père, bel et bien vivant, était à Chimay en train de nous chercher. Par chance, mon père a trouvé une femme qui avait parlé avec mon oncle. Celui-ci lui ayant dit que nous nous dirigions vers Forge-Philippe, mon père s’est dépêché de venir nous rejoindre. Il nous a ensuite retrouvés sans peine. Nous étions tous si heureux d’être de nouveau réunis.

Des problèmes se sont-ils posés avec l’avancée des troupes allemandes ?


Après avoir passé la frontière, des gens nous ont dit que les Allemands bombardaient la ligne Maginot. Aussitôt, les hommes comme les femmes sont descendus du camion, ont coupé des branches d’arbres et ont dissimulé le camion. Après avoir camouflé ce dernier, nous sommes allés nous cacher dans les broussailles en attendant que les bombardements aériens cessent. Les enfants pleuraient et criaient. Après quelques heures nous avons pu reprendre notre chemin en direction de Caen.

Sur la route, avez-vous eu des problèmes techniques ou autres ?


Non, heureusement, le camion n’est pas tombé en panne d’essence, il n’y a pas eu de crevaisons et nous n’avons jamais été arrêtés ni contrôlés.

Expliquez-vous cette chance ?


Oui, j’avais mis dans le camion ma petite statuette de la Vierge Marie et je suis persuadée qu’elle nous a protégés.

Vous êtes enfin arrivé à Cléville. Pourquoi avoir été dans cette région et pas dans une autre?


Pour trois raisons. Tout d’abord, notre oncle qui nous transportait devait livrer du charbon à Caen donc Cléville étant sur son chemin, il nous a déposés. Ensuite, nous fuyions le plus possible l’avancée des troupes allemandes et nous pensions qu’elle serait arrêtée avant la Normandie. Enfin, notre cousine habitait à Cléville après avoir épousé un Français.

Les habitants du village vous ont-ils bien accueillis ?


Oui, très bien. Nous étions très fatigués car le voyage avait été très long. Mais, tout le monde ne pouvait pas dormir chez ma cousine car il n’y avait pas assez de place. Alors comme la plupart comprenaient très bien notre situation, certaines personnes, comme le professeur du village, nous ont proposé de loger chez eux. Par contre, une de mes tantes, qui avait fait le trajet avec nous, avait un jeune enfant. Elle est allée frapper à la porte d’un château pour boire un peu d’eau. Les châtelains lui ont répondu sèchement d’aller dans la salle des domestiques par l’extérieur et lui ont refermé la porte au nez. Elle est donc allée chez les domestiques qui lui ont donné à boire pour son enfant. Alors qu’elle voulait partir, la châtelaine lui a demandé de rester pour travailler le lendemain. Elle a accepté avec un peu de réticence. Le jour après, alors qu’elle dormait dans une grande salle du château avec les autres serviteurs, la cloche a sonné à 6 heures du matin pour se lever et travailler. Elle a dû s’occuper du parc, de l’étang et aller chercher de l’eau à un puits. Le soir, épuisée, elle est revenue au village avec nous.

Pendant votre exil à Cléville, vos habitudes et votre mode de vie ont-ils été chamboulés ?


Oui, bien sûr. Nous dormions sur des couvertures à même le sol. Il faisait très froid et nous devions aller chercher dans la forêt du bois pour nous réchauffer.

Avez-vous eu des problèmes avec l’administration communale ?
Non. Le lendemain de notre arrivée, mon père est allé trouver le maire de Cléville pour lui demander un logement. Celui-ci s’est montré très compréhensif et a hébergé tout notre groupe dans des petites maisons.

Durant votre exil, pensiez-vous au reste de votre famille restée en Belgique ?


Mes grands-parents étaient restés en Belgique car le voyage aurait été trop long et trop difficile pour eux. En France, je pensais à eux et je priais pour qu’ils soient en vie mais personne n’avait de leurs nouvelles. On savait juste que la Belgique était sous l’occupation allemande et on craignait le pire pour eux.

Quelles sont les raisons qui ont décidé votre père à revenir en Belgique ?


Certaines personnes racontaient que les exilés belges refaisaient le chemin inverse et rentraient en Belgique. Comme les informations étaient incertaines et assez floues, nous nous sommes laissés tenter et nous sommes retournés chez nous.

En rentrant chez vous, quelle a été votre réaction et celle des personnes que vous aviez quittées ?


En rentrant, j’étais très contente car je retrouvais mon village et des gens que je connaissais. Je croyais que la guerre était finie alors que nous n’étions que le 20 juillet 1940! Lorsque ma marraine, ma grand-mère, nous a revus, elle a crié et pleuré de joie. Nous étions tous vraiment très contents.

Pendant votre exil, avez-vous rencontré des personnes avec lesquelles vous avez sympathisé?


A Cléville, nous avons rencontré un coiffeur de Charneux et nous nous étions juré que lorsque nous rentrerions en Belgique, nous annoncerions à sa famille qu’il était vivant et si lui rentrait avant nous, qu’il ferait de même. Nous avons ensuite gardé un contact avec cette personne et une grande correspondance avec les personnes que nous avons rencontrées en France et qui nous ont aidées.